Personnellement, dans ce livre j'aime beaucoup la préface de Ben Haggarty. Notamment ce passage qui donne une idée du chemin qu'il reste à faire, même aux meilleurs conteurs actuels sous nos latitudes :
"""Nous avons posé des questions à Séref au sujet de la formation des ashiks. La tradition se transmet dans le cadre d’un apprentissage qui dure environ sept ans. Le maître choisit ses apprentis parmi les candidats intéressés, selon son bon vouloir. La première année, on montre à l’apprenti comment tenir correctement son instrument. La deuxième année, on lui apprend à en jouer. Ce n’est qu’après avoir passé deux ans à apprendre les cent vingt mélodies de base sur lequel se fonde le système d’improvisation qu’on lui permet d’aborder les récits et les chansons. À un certain moment, de cinq à sept ans après le début de l’apprentissage, le maître embrasse délicatement l’apprenti sur l’épaule, pour lui signifier que sa formation est terminée et qu’il peut
maintenant commencer à gagner sa vie. En échange de ces longues années de formation, tout ce que l’élève donne à son maître est un rouleau de tissu que ce dernier taillera pour en faire un nouveau costume de scène… Il n’y a aucun échange pécuniaire. On peut comprendre que le maître choisisse son élève avec beaucoup de soin : son investissement ne produit de dividendes qu’au profit de l’art et de la tradition.
Voilà qui donne une idée de la rigueur avec laquelle une tradition professionnelle vivante se protège contre toute altération. Il n’existe plus aucune tradition en Occident qui ressemble, même de loin, à un tel modèle et cela, depuis plusieurs siècles, sans doute.
Peut-on néanmoins trouver une filiation entre la tradition professionnelle et la renaissance actuelle du conte ?
En apparence, il existe des possibilités de prestations professionnelles. La cour est remplacée par la commande : on présente des récits dans des lieux historiques, des musées, des écoles, des foires. Les spectacles payants présentés dans les maisons de la cculture, les festivals de littérature, etc., qui sont ouverts à tous, tiennent lieu de marché.
Mais soyons sérieux. Ce sont là des similitudes bien superficielles. Les conteurs professionnels issus des traditions vivantes sont capables d’une virtuosité technique extraordinaire. J’ai assisté à des concours d’ashiks où les concurrents improvisaient des poèmes à la versification impeccable sur des sujets lancés par l’auditoire – en serrant des aiguilles à repriser entre les lèvres, pour limiter le choix de vocabulaire ! J’ai entendu un panégyriste gujerati « énergiser » consciemment sa voix, chakra par chakra, à mesure que s’intensifiait la tension du récit. J’ai observé un manastchi kirghiz entrer en communication avec les esprits qui décident ce qu’il doit chanter. J’ai regardé une chanteuse pandvani de seize ans guider trois mille villageois dans les tours et les détours épiques du Mahabharata, dont elle improvisait la récitation chantée. J’ai vu une Chinoise battre au tambour un rythme qui empêche l’esprit de s’égarer. J’ai entendu la kora d’un griot mandingue faire apparaître les armures scintillantes d’une lointaine armée. J’ai entendu la femme d’un conteur de l’épopée de Pabuji, au Rajasthan, scander un long récitatif pour chasser la stérilité et stimuler la fertilité, en faisant apparaître grâce à sa lampe à l’huile les détails secrets d’un rouleau peint sous les étoiles du désert – technique qui remonte peut-être aux peintures des grottes de Lascaux…
Nous ne possédons absolument aucune technique et aucune connaissance comparables.
Nous n’avons aucun maître vivant.
Ceux qui, dans les sociétés postindustrielles, veulent mériter le titre de conteurs professionnels doivent tout redécouvrir ou réinventer."""
C'est à lire, vraiment. Et pour ceux qui n'ont pas le livre sou les yeux, le texte est en ligne sur le site du Regroupement du Conte au Québec : [
www.conte-quebec.com] .
Fabien Delorme
[
www.fabiendelorme.fr]