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Re: L'art du conte en dix leçons
Envoyé par: fabien.delorme (Modérateur)
Date: dim 24 juin 2012 15:47:09

Personnellement, dans ce livre j'aime beaucoup la préface de Ben Haggarty. Notamment ce passage qui donne une idée du chemin qu'il reste à faire, même aux meilleurs conteurs actuels sous nos latitudes :


"""Nous avons posé des questions à Séref au sujet de la formation des ashiks. La tradition se transmet dans le cadre d’un apprentissage qui dure environ sept ans. Le maître choisit ses apprentis parmi les candidats intéressés, selon son bon vouloir. La première année, on montre à l’apprenti comment tenir correctement son instrument. La deuxième année, on lui apprend à en jouer. Ce n’est qu’après avoir passé deux ans à apprendre les cent vingt mélodies de base sur lequel se fonde le système d’improvisation qu’on lui permet d’aborder les récits et les chansons. À un certain moment, de cinq à sept ans après le début de l’apprentissage, le maître embrasse délicatement l’apprenti sur l’épaule, pour lui signifier que sa formation est terminée et qu’il peut
maintenant commencer à gagner sa vie. En échange de ces longues années de formation, tout ce que l’élève donne à son maître est un rouleau de tissu que ce dernier taillera pour en faire un nouveau costume de scène… Il n’y a aucun échange pécuniaire. On peut comprendre que le maître choisisse son élève avec beaucoup de soin : son investissement ne produit de dividendes qu’au profit de l’art et de la tradition.

Voilà qui donne une idée de la rigueur avec laquelle une tradition professionnelle vivante se protège contre toute altération. Il n’existe plus aucune tradition en Occident qui ressemble, même de loin, à un tel modèle et cela, depuis plusieurs siècles, sans doute.

Peut-on néanmoins trouver une filiation entre la tradition professionnelle et la renaissance actuelle du conte ?

En apparence, il existe des possibilités de prestations professionnelles. La cour est remplacée par la commande : on présente des récits dans des lieux historiques, des musées, des écoles, des foires. Les spectacles payants présentés dans les maisons de la cculture, les festivals de littérature, etc., qui sont ouverts à tous, tiennent lieu de marché.

Mais soyons sérieux. Ce sont là des similitudes bien superficielles. Les conteurs professionnels issus des traditions vivantes sont capables d’une virtuosité technique extraordinaire. J’ai assisté à des concours d’ashiks où les concurrents improvisaient des poèmes à la versification impeccable sur des sujets lancés par l’auditoire – en serrant des aiguilles à repriser entre les lèvres, pour limiter le choix de vocabulaire ! J’ai entendu un panégyriste gujerati « énergiser » consciemment sa voix, chakra par chakra, à mesure que s’intensifiait la tension du récit. J’ai observé un manastchi kirghiz entrer en communication avec les esprits qui décident ce qu’il doit chanter. J’ai regardé une chanteuse pandvani de seize ans guider trois mille villageois dans les tours et les détours épiques du Mahabharata, dont elle improvisait la récitation chantée. J’ai vu une Chinoise battre au tambour un rythme qui empêche l’esprit de s’égarer. J’ai entendu la kora d’un griot mandingue faire apparaître les armures scintillantes d’une lointaine armée. J’ai entendu la femme d’un conteur de l’épopée de Pabuji, au Rajasthan, scander un long récitatif pour chasser la stérilité et stimuler la fertilité, en faisant apparaître grâce à sa lampe à l’huile les détails secrets d’un rouleau peint sous les étoiles du désert – technique qui remonte peut-être aux peintures des grottes de Lascaux…

Nous ne possédons absolument aucune technique et aucune connaissance comparables.

Nous n’avons aucun maître vivant.

Ceux qui, dans les sociétés postindustrielles, veulent mériter le titre de conteurs professionnels doivent tout redécouvrir ou réinventer."""

C'est à lire, vraiment. Et pour ceux qui n'ont pas le livre sou les yeux, le texte est en ligne sur le site du Regroupement du Conte au Québec : [www.conte-quebec.com] .

Fabien Delorme
[www.fabiendelorme.fr]

Re: L'art du conte en dix leçons
Envoyé par: fabien.delorme (Modérateur)
Date: dim 24 juin 2012 16:18:36

Manu Ecrivait:
-------------------------------------------------------
> Je ne suis pas assez avancée dans le bouquin pour
> en parler autant, puisque je n'en suis qu'au
> premier propos. Toujours est-il que je n'ai pas
> compris ce 1er propos qui me semble "tacler" les
> nouveaux arrivants conteurs.
> ça me rappelle une conteuse qui avait dit qu'un
> groupe de conteurs professionnels installés et en
> quête de perfectionnement au travers d'un atelier
> régulier: "Oh, il me semble que le niveau n'est
> pas aussi bon que de mon temps."
> Ben voyons!

C'est le texte de Ben Haggarty justement qui te faire dire ça Manu ? Bizarre, moi je ne l'ai pas compris comme ça, j'ai plutôt cru comprendre qu'il englobait tout le monde dans ses critiques, y compris les artistes du renouveau qui pour lui, n'ont fait qu'impulser un mouvement, mais que l'essentiel (cf ci-dessus) reste à faire ; si j'ai bien compris, si l'on en reste là, si l'on en reste à l'héritage des premiers néo-conteurs, le mouvement s'étouffera de lui-même.

Quand aux "de mon temps c'était mieux" et autres prisonniers du passé, c'est bien dommage pour eux... Et pour un artiste, c'est le signe qu'il est temps de passer à autre chose : on croit avoir fait le tour de son art, en être le summum, avoir atteint une fin que jamais plus personne n'atteindra... Alors, à quoi bon continuer ? winking smiley

Fabien Delorme
[www.fabiendelorme.fr]

Re: L'art du conte en dix leçons
Envoyé par: Hélène Loup (---.249-224-89.dsl.completel.net)
Date: lun 25 juin 2012 11:45:01

Voici un échantillon des discussions que nous avons dans la commission de "L'art du conte". Mais nous sommes en train de plonger au plus profond pour retrouver ce qui est universel. Avec la présence d'artistes très divers, aux pratiques très diverses. Et c'est passionnant.

Merci de ton lien, Fabien. Décidemment, j'adore ce forum !



Hélène Loup

Re: L'art du conte en dix leçons
Envoyé par: Ani Boquillon (---.fbx.proxad.net)
Date: lun 25 juin 2012 14:09:11

Citation:
Fabien a dit : si j'ai bien compris, si l'on en reste là, si l'on en reste à l'héritage des premiers néo-conteurs, le mouvement s'étouffera de lui-même.

Ce n'est pas le mouvement qui s'étouffe(ra?) de lui-même, ce sont les structures culturelles et socioculturelles qui l'étouffent, par leur volonté de toujours "faire du nouveau".
On veut de la paillette, du théâtral, du spectaculaire; et l'héritage, le "patrimoine", la transmission, on s'en contrebalance. Si on invite le fameux «panégyriste gujerati [« énergisant »] consciemment sa voix, chakra par chakra, à mesure que s’intensifiait la tension du récit.», ce sera pour jeter de la poudre aux yeux du public et récupérer une ligne de budget supplémentaire du ministère de la Culture ou autre. Et ce sera ce qu'en presse on appelle un "one shot". Un événement unique, pour réveiller l'intérêt du public pour la structure, mais en aucun cas pour montrer l'importance de cette transmission qui, sauf le respect que je peux avoir pour Ben Haggarty, existe toujours en occident, même si les formes en ont totalement (?) changé, pour la raison que nos sociétés ont changé plus rapidement que les sociétés dites "traditionnelles". Ce genre de pratiques (celles que cite Haggarty) existaient chez nous, par exemple, à l'époque… des Gaulois. Entre nous soit dit, la religion n'est pas pour un peu dans leur disparition, et c'est le cas pour TOUTES les religions "du Livre", c'est à dire le monothéisme. Doit-on signaler au "grand public" ce genre de "détails" grinning smiley
Si, il existe toujours des gens qui ont "quelque chose" à transmettre, mais si on les empêche de vivre de leur art, il y a effectivement quelques "petites" choses qui disparaissent…
Excusez-moi pour ce mouvement d'agacement smiling smiley

*******
Ani Boquillon * conteuse *

«Mais sait-on au juste / ce que pense le grillon / du boucan des hommes ?» Kôrogi Makoto (Grillon-Sincère)

Re: L'art du conte en dix leçons
Envoyé par: Manu (---.w92-138.abo.wanadoo.fr)
Date: lun 25 juin 2012 15:01:32

Non non Fabien, ce que j'ai entendu, c'était au cours d'une formation.
Comme j'étais restée un peu sur une drôle d'impression, je me suis plongée dans ce qu'à écrit Jihad Darwiche et là, c'est du petit lait.

Emmanuelle Lieby sur [emmanuellelieby-conteuse.fr]

Re: L'art du conte en dix leçons
Envoyé par: Hélène Loup (---.249-224-89.dsl.completel.net)
Date: lun 25 juin 2012 23:27:03

Je viens de lire le texte de Ben Haggarty. Des choses intéressantes, notamment la distinction entre conteurs traditionnels et conteurs professionnels. Mais d'autres qui me gênent, et beaucoup. En vrac :
- Il semble complètement ignorer le travail de la chercheuse Maria Patrini à propos des nouveaux conteurs français, qui a notamment interviewé nos institutionnels cités dans son article.
- Il mêle dans les professionnels les conteurs de marché et ceux des grands récits mythologiques. Les conteurs des grands récits, qui servaient chez les seigneurs et les rois, subissaient en effet une longue formation. Pas nécessairement les conteurs de marché.
- Il paraît souhaiter ce genre de formation unique. Risque de formatisations et pire, de monopole de la formation.
- Il hiérarchise les contes et les récits, mettant au sommet les grands mythes. Certes, ces oeuvres sont belles, fortes, admirables, des chefs d'oeuvre. mais il me paraît dangereux et absurde de hiérarchiser les contes. Exemple : En théâtre, qu'est-ce qui est supérieur, la tragédie ou la comédie, la comedia del arte, ou le No, une pièce en un acte ou en cinq ?
- Il semble ignorer que dans certaines traditions comme l'Inde, ces conteurs longuement formés pour dire des textes traditionnels disaient par coeur et n'avaient aucun droit de changer un mot, une intonation.
- Il ne cite que trois conteurs français, tous trois institutionnels.
- Il semble souhaiter une école de conteurs. Mais il oublie que nos institutionnels en France viennent, pour la plupart, du théâtre.
- Il souhaite qu'il y ait un vocabulaire qui permette d'évaluer la qualité des conteurs. Cela me paraît dangereux : combien d'écrivains qui ont été rejetés par leurs "évaluateurs" éditeurs, se sont révêlés être de grands artistes.

Ce sont les premières réflexions qui me viennent.


Hélène Loup

Re: L'art du conte en dix leçons
Envoyé par: manu67 (---.evc.net)
Date: lun 25 juin 2012 23:43:43

salut
de toutes façon il est interdit d'interdire .
bonne soirée
Maïkan

*****

"parce que nous sommes tous des enfant perdus dans la forêt , écoutant le vent et rêvant de bonheur"

[manu.winckel.over-blog.com]

[manu-la-conteuse.blogspot.com]

Re: L'art du conte en dix leçons
Envoyé par: Hélène Loup (---.249-224-89.dsl.completel.net)
Date: lun 25 juin 2012 23:50:35

Post soixante-huitarde, va ! Mais en l'occurence je suis d'accord !

Hélène Loup

Re: L'art du conte en dix leçons
Envoyé par: Ani Boquillon (---.fbx.proxad.net)
Date: mar 26 juin 2012 00:08:48

manu67 Ecrivait:
-------------------------------------------------------
Citation:
Je ne crois pas aux règles établies et aux leçons toutes faites. La réponse, je pense, est en chacun de nous et nous n'avons pas forcément toute la même. (…)
> de toutes façon il est interdit d'interdire .
> bonne soirée
> Maïkan


smiling smiley

*******
Ani Boquillon * conteuse *

«Mais sait-on au juste / ce que pense le grillon / du boucan des hommes ?» Kôrogi Makoto (Grillon-Sincère)

Re: L'art du conte en dix leçons
Envoyé par: Hélène Loup (---.249-224-89.dsl.completel.net)
Date: mar 26 juin 2012 10:32:43

Non seulement je n'y crois pas, mais je m'en méfie. Je me méfie de ceux qui pensent détenir la vérité. C'est le premier pas vers une prise de pouvoir autoritaire. Et ça, j'ai vu, nous avons tous vu.


Hélène Loup

Re: L'art du conte en dix leçons
Envoyé par: manu67 (---.evc.net)
Date: mar 26 juin 2012 11:32:44

salut Hélène
il y a deux jours on m'a dit que c'était la fin des humanistes et des idéalistes , et qu'il fallait que je me fasse une raison .
j'ai répondu qu'il n'y avait rien de pire que le formatage et l'uniformisation.
Alors soixante-huitarde peut-être mais j'avais 8 ans à l'époque ,cependant on allait écouter en cachette, la radio du père d'un copain qui était flic . on avait des infos de première main c'est sur . Alors qu'il reste quelque chose c'est normal non?
pour en revenir au sujet, je n'ai pas lu ce passage ,pas encore , comme je le disais je lis par petit bout .Pour ma part, je ne classe pas dans des petites cases, le meilleur conteur reste celui qui me fait rêver , réfléchir ,touché du doigt l'essentiel de la vie et de l'être humain ,pour cela la qualité essentielle c'est avoir de la sensibilité . La technique cela s'apprend ,la sensibilité non, cela se ressent .Mon idée c'est dans chacun de nous, il y a cette petite chose qui remonte à l'enfance , cette petite lumière sans entrave et qui est propre à chacun de nous et qui s'appelle liberté d'être . Le reste c'est un peu de la littérature , intéressant , instructif mais tellement technique que parfois elle tue la spontanéité . j'en prend et j'en laisse .
bonne journée
Maïkan

*****

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Re: L'art du conte en dix leçons
Envoyé par: fabien.delorme (Modérateur)
Date: mar 26 juin 2012 18:26:55

Bon, pour répondre à Ani et Hélène : il ne faut pas perdre de vue que, d'une part, Haggarty est anglais (et donne donc une vision locale du monde de la culture et de la tradition orale), d'autre part, ce texte doit dater facilement d'une bonne dizaine d'années. Ça peut expliquer certaines approximations et oublis.

Globalement, ce que vous dites est assez vrai, et le texte n'est pas non plus à prendre au pied de la lettre (je n'aime pas non plus cette supériorité à peine sous-entendue des récits épiques sur les histoires du bas-peuple), c'est avant tout une piste de réflexion, comme tous les autres chapitres du livre.

Notamment, ce qui est bien avec ce bouquin, c'est qu'on peut prendre deux chapitres, les mettre en perspective et se rendre compte que les deux auteurs s'opposent sur pas mal de chose ; ça force à réfléchir par soi-même sur des questions qu'on ne s'était pas forcément posé. En l'occurrence, ce passage est à comparer au texte de Robert Bouthillier, pour qui la référence indépassable, le modèle absolu, c'est le conteur québécois de veillée qui pratiquait au cours de la seconde moitié du XXè siècle. En-dehors de ça, point de salut ! Les autres sont des imposteurs et ne méritent pas le titre de conteur.

Pourquoi pas, il a raison sur certains points, et on n'arrête pas de le rappeler, il faut se méfier des mariages parfois dangereux avec les outils et les pratiques théâtrales qui dénaturent l'art du conte et le font passer pour un sous-genre du théâtre, une "petite forme théâtrale" comme disent certains, quelque chose qu'on programme faute de mieux quand les budgets sont au rabais.

Et pourtant, il est possible de faire autrement, différemment, sans trahir l'art de la narration, bien au contraire, et les exemples d'Haggarty sont là pour le rappeler. Et d'un autre côté, on ne peut plus faire comme "à l'époque", puisque les pratiques de formation ont changé, les contextes sociaux aussi, les moyens techniques également (ne serait-ce qu'au niveau de l'accompagnement musical). Alors on fait quoi ? Je n'ai pas la réponse, beaucoup la cherchent, et c'est heureux, parce qu'on risquerait de passer à côté de quelque chose d'essentiel.

Peut-être qu'un jour, comme il y a plusieurs genres et formes théâtrales (voir la liste d'Hélène justement), comme il y a plusieurs genres musicaux, il y aura plusieurs genres d'"arts du récit" ? Avec tel festival dédié au conte humoristique en grande salle, tel autre événement dédié aux récits de vie flamboyants, quasi-épiques, chez l'habitant, tel autre aux histoires grivoises échangées dans des troquets à la capacité limitée, et une multitude d'événéments localisés, aux formes extrêmement diversifiées ? Ce serait le signe que le mouvement initié par les conteurs du renouveau est arrivé à maturité. Et je suis optimiste, je crois qu'on y va, petit à petit...

Fabien Delorme
[www.fabiendelorme.fr]

Re: L'art du conte en dix leçons
Envoyé par: fabien.delorme (Modérateur)
Date: mar 26 juin 2012 18:29:09

Et je crois aussi que cet explosion des formes serait un pas de plus vers la liberté artistique.

Fabien Delorme
[www.fabiendelorme.fr]

Re: L'art du conte en dix leçons
Envoyé par: Hélène Loup (---.249-224-89.dsl.completel.net)
Date: mar 26 juin 2012 23:47:12

Là, je te suis complètement Fabien. Oui, pour le moment, ce que tu décris dans ton dernier paragraphe, c'est la perspective la plus intéressante, la vision qui permet d'avancer. Bises pour ça !

Et comme toi, Maïkan, je pense que cette "petite lumière" est l'essentiel. La technique est utile. Elle peut tourner au jeu. Mais elle ne remplacera jamais la sensibilité.

Et je retiens le fait : il y a plusieurs opinions dans l'ouvrage, éventuellement contradictoires. Ca, ça m'intéresse. Mais je n'ai pas encore eu le temps de le commander.

Et pour 68, moi, j'y étais sur les barricades ! Mais j'étais déjà maman d'une fille de 4 ans, alors j'ai tout de même pris la fuite avant l'assaut ! Je courais très vite alors, et ce fut fort utile !

Hélène Loup

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